PRESSE

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"Faust – Where roads cross" (2 DVD)

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Du Schön ouvrage ! “Where roads cross”, double DVD de Julien Perrin, documente sans effets de manche ni vaine idolâtrie le groupe Faust, mais au présent, dans sa version reformée de 2006. Au-delà de l’intérêt, autant documentaire que musical, il faut saluer le projet et sa justesse, surtout à une heure où la quantité marchande des concerts et documentaires musicaux sur DVD est telle, que la qualité et le soin des éditions n’ont malheureusement pas force de loi… Un instantané pris sur le vif donc, et une ode discrète à la ténacité. En somme, une addition très recommandable à la filmo-discographie de Faust. Droit devant !

Il aura fallu une vingtaine d’années pour redécouvrir le “krautrock” allemand, qui était moins un mouvement qu’un grand syncrétisme musical en forme de champignon atomique, une auberge hispano-teutonne qui allait de l’acid-rock jusqu’aux musiques électroniques, coincé dans un no man’s land historique après 68 et avant le punk. Le genre-tiroir, avec son nom emprunté à l’une des fameuses plages du “Faust IV”, et, dit-on, consacré par le critique anglais Simon Reynolds, sera remis au goût du jour par un autre pseudo-courant, le post-rock, caractérisé faute de mieux par de longs développements instrumentaux d’une apparence un peu plus concertée. Dans la nébuleuse Kraut, Faust était certainement l’entité la moins saisissable, inventive et anarchique, un grand charivari où l’improvisation et les collages côtoyaient des éclairs de génie mélodique, avec un humour et un sens de l’absurde difficilement résistibles. Pour toute une génération qui avait sauté par-dessus la case vinyle, il aura fallu attendre l’édition providentielle du coffret “The Wümme Years 1970-73” début 2000, par Chris Cutler et son label ReR, afin de pouvoir sonder, enfin, le mythe, son poing squelettique dressé en guise de contre-emblème ironique.

 

“Where roads cross” saisit le groupe au tournant des années 2000, le pied à l’étrier, après le premier comeback des années 90. Le noyau dur de Faust s’est scindé en deux entités, avec d’un côté Jean-Hervé Péron, Werner “Zappi” Diermeier, et de l’autre, le claviériste-organiste Hans Joachim Irmler. C’est de la première dont il est question ici, une version plus viscérale et ludique de Faust, qui conjugue deux traits “historiques” du groupe, le martellement hypnotique de Zappi et les textes nonsensiques de Péron dans un mélange d’improvisation et de happening, renforcé par un attirail industriel très véhément (bétonneuses, broyeur, tôles et portière d’auto désossée).

“Live in Lyon”, Faust en concert (dvd 1). Nous sommes aux Nuits Sonores en mai 2006 ; le groupe se produit avec Amaury Cambuzat et Olivier Manchion d’Ulan Bator, plus Keef Roberts aux claviers, et, en invité sur quelques morceaux, Walter Monnen, à la guitare classique. Le “show” est assez court (1h06, rappel compris) mais aussi dense que la scène est encombrée ; il est livré sans interruption, d’une seule traite. Faust revisite avec frénésie son histoire, du premier album éponyme (“Why don’t you eat carrots ?” et “Meadow Meal”) jusqu’aux classiques de “Faust IV” (“Jennifer” et “Sad Skinhead”) en passant par quelques incartades plus contemporaines, dont le magma percussif de “Hurricane” en ouverture de concert (“You Know FaUSt“, 1996) ; des morceaux qui sont tous réinterprétés avec moins de révérence (et d’exactitude) que d’impétuosité. Faust se rejoue au présent sans l’ombre d’une entreprise patrimoniale, avec “errorisme” et improvisations. Malgré la folie cathartique et la casse de rigueur, c’est une forme d’espièglerie qui unit le groupe, et un sourire bon enfant se propage dans les rangs. On y consume le plaisir des retrouvailles, même quand Jean-Hervé “avoine” le public en carottes et en paille fraîche, dans un mélange de joyeuses provocations et de dérision. Il aurait été contradictoire de freiner cet élan en le restituant à la manière d’une archive trop sage et figée. Grâce aux 6 caméras disséminées sur la scène, ce concert-performance faustien nous est rendu du dedans, immergé dans la poussière et les brumes du grand fracas scénique.
Faust feeling, ventres ronds, et contentement assuré.

 

“Ist Faust schön ?”, le  documentaire (dvd 2), est également une captation “au présent” du groupe, toute quotidienne, mais autant un portrait plutôt intimiste de ses deux membres historiques, Zappi et Jean-Hervé, inlassables activistes malgré la cinquantaine avancée, et tandem d’une complémentarité quasi burlesque. Il y a la douceur débonnaire du premier, à contrario de son imposante apparence physique, et la nervosité du second que l’on sent toujours à vif, le visage ombrageux mais traversé par de fréquentes éclaircies, juvéniles et communicatives. Le documentaire saisit quelque chose de la fraternité musicale qui unit l’étrange paire, quand il ne les montre pas torse-poils, improvisant dans leur barda comme deux adolescents. Entre eux, il y a toujours Amaury Cambuzat d’Ulan Bator, le camarade “benjamin” qui suivra le groupe en tournée jusqu’en 2007, et apparaîtra sur “C’est com… com.. compliqué”, un album enregistré en 2006 et paru en 2009.

La croisée des chemins, passé et présent, c’est le retour à Wümme sur les traces du studio démembré et de l’ancienne résidence du groupe, via un arrêt dadaïste à la boucherie du coin pour des retrouvailles improbables ; ensuite, c’est le village de Schiphorst, chez Jean-Hervé Péron, où le groupe improvise entre deux concerts et interviews données aux journalistes. Et c’est autant la question du demain qui se joue, celle de l’avenir incertain de Faust, pris entre sa réputation mythique, un public qui persiste, voire se renouvelle, et le mépris de l’industrie musicale (l’éviction de chez Polydor et surtout Virgin en 75, les condamne toujours à mener une existence marginale) ; que des questions plus fondamentales sur la raison d’être d’un concert, pour soi musicien et le public, des attentes et des gains de chacun, et de ce qui s’y échange ou pas…

Autant le concert à Lyon présente la face spectaculaire du groupe, dans une forme de théâtralité scénique, aussi débordante et anarchique soit-elle, autant le documentaire, interrogatif et introspectif, en montre le revers, l’artisanat ordinaire, ses petits hoquètements et son endurance journalière. C’est le plaisir simple mais toujours surprenant de pouvoir faire la musique ensemble, aujourd’hui comme hier, et sa nécessité non démentie, qui semblent suspendre les questions de tous, exorcisant les colères et les déceptions. “Ce chemin est le bon” dit Zappi à une journaliste, en manière d’autocitation amusée. “Allez ; vas-y ; droit ; devant ! (…) Continue, continue, droit devant (…) dans l’inconnu, nu, nu, nu, nu” semble répondre Jean-Hervé durant le générique de fin sans que l’on sache qui, du cliché romantique, de l’humour, ou du sérieux papal, l’emporte dans ce crédo ingénu.


Après ça, dites-moi : qui ne voudrait pas reprendre des carottes ?

Robert Loiseux

 

Ist FAUST Schön ?

Festival Entrevue de Belfort

« Yes, Faust can »

 

Sélectionneur de l’admirable et recommandé Festival international du Film Entrevues (Belfort - 22 au 30 novembre - www.festival-entrevues.com), Bertrand Loutte, le temps du festival entre compétitions et rétrospectives, projections et débats, postera cette semaine, quelques échos de la pellicule et du vinyle. Le goût est sûr, la plume alerte. Premier post.

 

A quelques jours de l’ouverture d’Entrevues, il était tentant de revêtir les oripeaux clinquants du bateleur pour refourguer sa came et vanter les élus. Mais comme on aura tout le temps d’y revenir, il me semble plus juste d’aérer d’abord le Salon des Refusés. Il est finalement rassurant – et certainement assez cruel pour ceux qui n’en sont pas – de constater qu’une sélection, dans son âpreté, génère son lot de films enthousiasmants qui, en dernier recours restent à la maison. « Ist Faust schön ? » de Julien Perrin est de ceux-là, et on peste de ne pas disposer de malles assez grandes pour l’emmener avec nous dans le Grand-Est.

 

Communément affilié au Krautrock (je persiste à croire que le titre «Krautrock», sur l’album Faust IV relève principalement d’une tentative ironique du groupe de prendre ses distances avec ledit mouvement – retro-pédalage dans la choucroute, donc), Faust reste une formation inassignable à une quelconque résidence musicale, à la croisée de trop de chemins pour supporter une étiquette. Surtout, et en dépit de son nom, Faust, ennemi farouche du compromis, n’est pas du genre à conclure un pacte avec qui que ce soit, et encore moins avec une méphistophélique industrie du disque. Celle-ci le lui rend bien, et il se dégage du film de Julien Perrin une indéniable mélancolie, le goût amer de l’inventaire (c’est là une des grandes réussites de « Ist Faust schön ? », qui parvient à passionner des spectateurs absolument pas concernés par la musique du groupe). Jean-Hervé Péron et Zappi Diermaier peuvent bien, en 2006, improviser un happening hilare sur le toit de leur ancien studio, dans l’école désaffectée de Wümme, ils ne sont pas dupes. Les utopies seventies ont pris du plomb dans l’aile gauche, le temps qui reste les autorise moins à effeuiller la marguerite qu’à égrener leurs cheveux gris. Il n’empêche, « ce chemin est le bon ! », psalmodie un JHP viscéralement plus attaché à la trajectoire qu’à la destination. Il sait aussi à quel point il est tortueux.

 

A l’heure où les gazettes autorisées s’emballent plus que de raison pour le moindre bourgeon préfabriqué (« cette soirée du 15/11 aux Inrocks, c’était vraiment pas moi », pour parodier la récente campagne Nokia), j’ai encore envie de croire que l’histoire de Faust peut s’écrire autrement qu’à l’imparfait du subjonctif. Bon, le film n’est pas à Belfort, vous pouvez m’accabler. Il a été montré ailleurs, il le sera à nouveau (et notamment à Rennes, aux Trans’, le 1er décembre).

Bertrand Loutte